Impuissance

Il y’a une semaine, j’ai porté pour la première fois de ma vie, un corps inanimé… Une jeune fille de 30 ans qui quelques heures plus tôt, ne s’imaginait sûrement pas, que son entrée dans cet hôpital serait le dernier. Nous non plus d’ailleurs. Une expérience qui, je ne m’en suis rendu compte que quelques jours plus tard, m’a relativement traumatisé. Pendant quelques jours j’ai eu du mal à reprendre le cours de ma vie, eu du mal à reprendre goût à la vie. D’ailleurs comment aurait-il pu en être autrement? Ce sentiment d’impuissance qu’on ressent de vivre dans un pays, qui, on a l’impression, ne nous donne donne aucune chance de nous en sortir.

Je me rappelais sans cesse de ces mots que j’avais sorti quelques mois plus tôt quand nous étions dans une situation similaire à Kribi « Si nous étions à Yaoundé ou Douala, on aurait géré ça plus facilement« . Eh bien, nous étions à Yaoundé, et pourtant mettre la main sur une ambulance médicalisée en plein 22h nous aura pris plus de temps qu’il n’en fallait pour nous donner la chance de sauver Aline.

En fait pour s’en sortir dans ce pays, il y’a une seule solution: muscler le mental. Le Cameroun a la chance de regorger de personnes tellement brillantes que beaucoup d’entre elles sont des références dans leur domaine, ou des exemples dans leurs entreprises à l’international. Tellement nous sommes brillants, que les gens s’imaginent qu’en arrivant au pays, ils tomberont sur un pays avec un niveau de développement identique à ceux de l’Afrique du Nord. Que nenni. Dès que tu poses tes pieds à l’aéroport de Douala ou de Yaoundé, la désillusion est à la hauteur de tes attentes. Les plus courageux d’entre nous, essaient de ne pas basculer du côté obscur et de se laisser absorber dans un pays où de sa tête au plus bas de son échelle, la médiocrité est devenue la norme. Des hauts cadres administratifs qui détournent des fonds destinés au développement de leur communauté pour leurs propres intérêts personnels au vendeur à la sauvette qui va préférer balancer ses ordures sur la chaussée plutôt que dans une poubelle… C’est tout un pays qui est malade.

Malheureusement pour moi, cette année, j’ai eu trop souvent l’occasion de me rendre dans des hôpitaux; hôpitaux qui pour la plupart ont pour « hôpital » que le nom. Peu ou pas d’infrastructures et surtout un personnel de santé livré à lui même et qui comme la plupart des camerounais essaie de s’en sortir dans un système qui ne lui donne pas beaucoup d’options.

A l’hôpital de la garnison à Kribi, le major qui – par miracle – avait réussi à nous éviter le premier gros drame de cette année, avait effectué une opération de sauvetage sur une table avec pour seuls moyens, son talent, et sa volonté dans des circonstances qu’aucun de nous ne pourra jamais oublier. Pas de salle d’opération, nous étions dans un couloir au clair de lune, avec comme éclairage, les torches de nos téléphones. Encore heureux que nous l’ayons trouvé alors qu’il venait de terminer une autre opération. Autrement, il aurait probablement été obligé de sacrifier un patient.

Il y’a peu de temps, j’ai eu à effectuer des tests COVID-19. L’occasion de découvrir en discutant avec le personnel médical que certains n’avaient pas perçu leurs salaires depuis des mois. Voilà donc des personnes qui doivent chaque jour sauver nos vies, mais qui ne sont même pas dans les bonnes conditions psychologiques pour le faire. Sachant qu’entre temps, il y’a les familles des patients qui sont là pour leur mettre une pression de fou.

Enfin il y’a eu samedi dernier. Samedi où j’ai découvert que derrière des noms pimpants et des bâtiments impressionnants comme le Centre Hospitalier Universitaire (CHU) ou le Centre des Urgences de Yaoundé (CURY), il n’y avait RIEN. Mention spéciale au CHU qui a probablement été ma plus grande désillusion (voir photos ci-dessous). La nuit, on dirait un hôpital abandonné. Certains couloirs sont tellement sombres que tu ne veux pas prendre le risque de t’y aventurer… Bref, comme je disais tantôt, un centre à l’image du pays.

Dans ces conditions, comment en vouloir à ceux qui cherchent à s’expatrier? Comment ne pas avoir du respect pour ceux qui prennent la courageuse décision de rentrer s’installer au pays? Nous au moins, on fait partie de la classe moyenne, celle là qui a les moyens de s’offrir certains services comme une ambulance médicalisée à 35000 francs; malgré tout on souffre pour en trouver… Comment ne pas être inquiet pour la grande majorité de nos concitoyens qui n’ont même pas les moyens pour? Quand, dans notre capitale, des centres considérés -sur le papier en tout- cas comme des centres de référence semblent livrés à eux même, comment ne pas être inquiet pour ceux des petites villes?

Qu’attendre d’un pays qui n’est même pas capable d’entretenir ses infrastructures sanitaires et de mettre son personnel de santé dans des conditions idéales pour effectuer son boulot?

Musclons seulement le mental, sinon on va mourir avant même de tomber vraiment malade.

Quoi qu’il en soit, courage à nous tous et que Dieu continue à veiller sur nous et nos proches. Pensée particulière au personnel de santé qui essaie de faire de son mieux malgré tout.

Xstian Tchoupi

2 Comments

  1. Dans le livre d’la vie, il ya la fin d’un chapitre qui met en colère car le héros, s’en sort avc le bras coupé.
    Mais les spectateurs savent pas encore qu’il s’agit d’une fin heureuse.
    Et puis arrive, un autre chapitre, une histoire pour nous rappeler q’la véritable tragédie finit par un drame !
    Repose en paix Aline ..

    Aimé par 1 personne

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